Béton couleur de cumin
par JEAN DELAF
Chanson

Écoute ce morceau sur la radio communautaire Tuneria.
Ouvrir sur Tuneria · Page de l'artiste · Album : Le Polygone
par JEAN DELAF
Chanson

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Ce soir les terrasses sont pleines.
Ça sent la friture, le tilleul.
Le tramway passe, il fait son bruit de craie.
Les gens lèvent le verre, personne ne regarde par terre.
Moi je regarde par terre. C'est l'habitude.
Sous les dalles il y a des chardons, quelque part.
Un gamin court après son ombre.
Il entre dans une colonne, il ressort de l'autre côté.
Il compte à voix haute, il recommence.
Il a dit à sa mère : viens voir, ici c'est chez nous.
Il a six ans. Ça lui a pris deux secondes.
Ici c'est chez nous.
Moi, j'ai mis quarante ans.
J'avais la valise, puis je n'ai plus eu la valise.
Ma mère avait les clés, elle les tenait dans son poing.
Les clés sont dans un tiroir, chez moi, au deuxième.
Chez moi. Voilà, je l'ai dit.
Je l'ai dit en marchant, sans faire exprès.
Ici c'est chez nous.
L'épicier de l'étal, il est mort en novembre.
Sa balance est restée, son fils pèse le cumin.
Le sac en papier s'ouvre, la poudre fait un tas.
Au soleil de sept heures, les colonnes ont la même couleur.
Quarante ans à passer devant.
Je ne l'avais jamais remarqué avant ce soir.
Ici c'est chez nous.
Un ballon sort d'une poussette.
Il est neuf, il a des losanges, il brille.
Il tape la pierre, il revient, il repart.
Le gamin crie à son frère : laisse-le rebondir.
Moi je me suis assis sur la marche.
L'autre, celui du champ, il avait un trou au bout.
Ici c'est chez nous.
Laisse-le rebondir.
Le tramway est reparti.
Les terrasses se sont tues une seconde.
Et le ballon qui tape, qui tape,
entre les colonnes, sur le béton couleur de cumin,
et le gamin qui compte à voix haute,
et le ballon qui tape.